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Menu ☰Accueil > l’Echo du Sup > Echo du Sup - Numéro 10 - Février 2026 - Précarités dans l’ESR > Précarité des personnels BIATSS dans l’ESR
La situation des BIATSS n’a rien d’un accident : elle découle directement des choix politiques menés depuis plusieurs décennies. Le gel des recrutements de fonctionnaires, le recours massif aux contrats précaires et le sous-financement chronique de l’enseignement supérieur ont transformé des milliers d’agent·es en variables d’ajustement budgétaire. Derrière les discours sur « l’excellence » et « l’innovation », c’est une autre réalité qui s’impose : celle d’une précarité institutionnalisée.
Au sein de l’ESR, le recours aux contractuels est généralisé. En 2020, un rapport de la Cour des Comptes [2] énonçait : « dans l’ensemble de la Fonction Publique d’État, les agents contractuels sont avant tout des personnels travaillant dans des missions d’enseignement et de recherche. Sur un total de 416 000 agents, 61,4% relèvent du périmètre ministériel de l’enseignement supérieur et de la recherche et de ses établissements publics ». Dit autrement, l’ESR est l’un des secteurs publics les plus précarisés. D’après « l’État de l’Enseignement Supérieur, de la recherche et de l’innovation en france n°18 » en 2023, « sur les 90 200 BIATSS1, 58 700 sont des titulaires et 31 500 sont des contractuels opérant sur des missions permanentes » (la comptabilisation ministérielle oublie les 8900 CDD opérant sur des missions dites “temporaires”, et ne tient pas compte des contrats de projet, des contrats de mission, etc.). Parmi les BIATSS, il y a donc 1 contractuel sur 3, avec une sur-représentation des femmes qui représentent 65,1 % des contractuel·les ! Par ailleurs, près de la moitié des contractuels (47,4 %) appartiennent à la catégorie A (pour 21,7 % d’agents de catégorie B et 30,9 % d’agents de catégorie C). Tandis que les fonctionnaires se répartissent de manière relativement homogène dans les différentes catégories (35,1 % en catégorie A ; 30,2 % en catégorie B et 34,7 % en catégorie C). D’après l’AEF, entre 2015 et 2025, les contractuels représentaient 90% des personnels BIATSS recrutés par les universités [3] ! Bref, des agent·es qui enchaînent des contrats pendant des années, qui plus est, pour certains, sur des postes permanents et à responsabilité. Cette situation scandaleuse constitue un détournement manifeste du droit du travail et une violation des principes de la fonction publique.
Les rémunérations des personnels BIATSS, contractuels et titulaires, constituent un autre scandale. Les grilles indiciaires, gelées ou revalorisées à minima, ne permettent aucune progression significative [4]. Par exemple, les agent·es du premier échelon du premier grade des catégories C gagnent 1801,74€ bruts/mois et touchent une prime différentielle de 6 centimes d’euros par mois pour atteindre le SMIC ! Pendant ce temps, l’inflation grignote le pouvoir d’achat. Cette paupérisation des personnels n’est pas seulement une injustice sociale : c’est une déconsidération totale du travail accompli et des qualifications détenues.
La situation de blocage des carrières traduit également le mépris dans lequel sont tenus les personnels. Les avancements de grade se raréfient, le nombre de candidats et de postes ouverts aux concours baisse, le taux de concours infructueux augmente, les possibilités de promotion sont étouffées par des quotas dérisoires [5], les formations professionnelles sont réduites à peau de chagrin. La mobilité, quand elle existe, est bien souvent subie : mutations imposées, suppressions de postes déguisées en « réorganisations », obligations de suivre les restructurations permanentes des établissements.
Cette précarité s’accompagne d’une intensification du travail. Avec des effectifs de personnels en diminution constante et des missions qui ne cessent de croître – explosion du nombre d’étudiant·es, bureaucratisation croissante, numérisation mal accompagnée –, les BIATSS sont écrasés sous la charge. Les arrêts maladie se multiplient, les burn-out aussi. Les données issues de la Base de Données Sociales (BDS) 2023 du ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche confirment une hausse marquée des atteintes psychiques liées au travail. Les traumatismes ou lésions psychologiques, associés à des événements ponctuels (accidents du travail), sont passés de 79 cas en 2022 à 133 en 2023. Les maladies professionnelles de type RPS (risques psycho-sociaux, nommés plus justement, par la CGT, risques socio-organisationnels) - burn-out, stress chronique, dépression - liées à des situations prolongées, ont également augmenté : 47 cas déclarés et 16 reconnus en 2023 contre respectivement 19 et 5 en 2022. En 2023, ces RPS ont généré 2 260 jours d’arrêt de travail reconnus au titre de la maladie professionnelle, contre 1 748 jours en 2022. À cela s’ajoutent les arrêts liés aux traumatismes psychiques déclarés comme accidents, qui relèvent d’un autre dispositif de prise en charge. Cette évolution traduit à la fois une aggravation du mal-être psychologique et une faible reconnaissance institutionnelle, confirmant que les arrêts maladie liés aux troubles psychiques sont en forte progression. Pendant ce temps, les directions invoquent la « modernisation » et « l’optimisation des ressources » pour justifier l’injustifiable : faire plus avec moins, jusqu’à l’épuisement.
Les effets de cette précarisation généralisée sont ravageurs. Sur le plan professionnel : comment s’investir durablement dans un métier quand on ne sait pas si son contrat sera renouvelé ? Comment transmettre les savoir-faire quand le turnover est tel que les équipes se renouvellent constamment ? L’insécurité tue la motivation, érode les collectifs de travail, empêche toute projection. Sur le plan personnel, les dégâts sont tout aussi lourds.
Pour le service public universitaire, la perte de compétences due au turnover désorganise les services, rallonge les délais, multiplie les erreurs. L’accueil des étudiant·es se dégrade, faute de personnel disponible et formé. Les équipements ne sont plus maintenus correctement. Les bibliothèques réduisent leurs horaires. Les laboratoires manquent de soutien technique. Bref, c’est toute la chaîne du service public qui se grippe. Et pendant ce temps, les usagers en subissent les effets sans toujours en comprendre l’origine.
Cette situation arrange pourtant bien du monde. Elle permet aux gouvernements successifs de réduire la masse salariale de la fonction publique et de satisfaire les injonctions d’austérité. Elle offre aux directions d’établissement une flexibilité totale dans la gestion de leur personnel. Elle facilite les réorganisations permanentes, les fermetures de services, les externalisations. Elle détruit méthodiquement l’université publique.
Face à cette offensive, la CGT FERC Sup porte des revendications claires et déterminées :
Notre objectif est simple : mettre fin à la précarité, défendre des statuts nationaux, reconnaître le travail accompli, garantir à tous les agent·es des conditions de travail dignes et des perspectives de carrière. Les BIATSS sont indispensables au bon fonctionnement de l’ESR. La précarité qui les touche nuit à la qualité du service public universitaire et à l’attractivité de ces métiers. Leur stabilisation est une condition nécessaire à un ESR plus juste et plus efficace.
[1] https://publication.enseignementsup-recherche.gouv.fr/eesr/FR/T565/les_personnels_non_enseignants_de_l_enseignement_superieur_public_sous_tutelle_du_mesr/
[2] https://www.ccomptes.fr/sites/default/files/2023-10/202000922-synthese-contractuels-fonction-publique.pdf