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Réforme des retraites : « les carrières gruyère des femmes vont se payer cash »

mercredi 27 novembre 2019

Interview de Sophie Binet, responsable de l’activité femme-mixité de la CGT
(source :
https://rapportsdeforce.fr/classes-en-lutte/reforme-des-retraites-les-carrieres-gruyere-des-femmes-vont-se-payer-cash-11234959)

Avec les interruptions de carrière pour élever les enfants et le travail à temps partiel à 80 % féminin, les pensions des femmes sont aujourd’hui inférieures de 38 % à celles des hommes, selon le rapport Delevoye sur la réforme des retraites. Mais loin de corriger ces inégalités, la réforme à venir devrait les accroître.

Le rapport Delevoye affirme mettre en place des mesures pour mieux prendre en compte les préjudices de carrière et arriver à plus d’équité entre les femmes et les hommes. Qu’en pensez-vous ?

Il faudrait déjà que Delevoye donne des simulations sur un avant et un après la réforme. Quand on s’intéresse aux questions d’égalité femme homme, il faut regarder à deux niveaux : les mesures qui ont un impact direct et puis les mesures générales qui ont un impact particulier sur les femmes. Pour les mesures directes, c’est-à-dire tout ce qui concerne les droits familiaux, nous pouvons constater des reculs importants sur la pension de réversion. Actuellement, elles sont acquises, même s’il y a un divorce, avec une proratisation du nombre d’années passées ensemble. Demain avec le système Delevoye, s’il n’y a pas eu de close dans le divorce sur la réversion, la pension ne sera plus acquise. Nous savons très bien comment les divorces se passent. La priorité d’une femme qui divorce est d’abord de garantir la garde des enfants et la pension familiale. Penser à la pension de réversion est quelque chose qui n’arrive jamais aujourd’hui. Deuxième chose, pour ouvrir des droits et avoir accès à la pension de réversion il faudra attendre d’avoir liquidé sa retraite. Aujourd’hui, c’est à partir de 55 ans. Comme dans deux tiers des foyers les femmes ont un salaire moindre que celui des hommes, si le conjoint décède pendant que la femme est en activité, cela entraînera une grosse chute du niveau de vie. Enfin, il n’y a pas de nouveaux droits : l’ouverture de la pension de réversion aux couples pacsés est absente de la réforme.

Sur les majorations pour enfants, la grande mesure soi-disant féministe de Delevoye est d’instaurer un bonus de 5 % au premier enfant. Sauf que cette mesure vient remplacer deux mesures qui existaient auparavant. La première : des majorations de durée d’assurance de huit trimestres par enfant dans le privé et quatre dans le public. La deuxième : une majoration de 10 % et plus pour les femmes comme pour les hommes pour trois enfants et plus. En fait, Delevoye ne parle que de cette deuxième mesure, sans évoquer la première qui disparaît également. Auparavant, quand on avait trois enfants ou plus, la majoration pour le couple était de 20 %, 10 % pour les hommes et 10 % pour les femmes. Là, avec trois enfants ou plus, la majoration sera de 5 % par enfant. Cela fait donc 15 % pour le couple, puisque c’est au choix pour l’homme ou la femme. Sur la totalité des droits, ce n’est pas une avancée, même si nous demandions qu’une majoration soit donnée au premier enfant. Comme cela vient aussi remplacer la majoration de durée d’assurance, ce n’est pas une avancée. Pire, comme c’est laissé au choix des conjoints, il y a un vrai risque que ce soit les hommes et non les femmes qui la prennent (le salaire des femmes étant généralement inférieur -NDLR). Nous avons donc de grosses inquiétudes sur le volet droits familiaux.

Et qu’en est-il sur l’impact des mesures générales ?

L’argument de Delevoye sur l’équité est de dire que les droits seront moindres pour ceux qui avaient une carrière ascendante, mais que cela améliorera la situation de celles qui ont une carrière plate, avec la prise en compte de l’ensemble de la carrière. Mais pour les femmes, ce ne sont pas des carrières plates qu’elles ont, mais des carrières gruyères pour beaucoup d’entre elles. Pour elles, le résultat sera catastrophique, car aujourd’hui les interruptions de carrière peuvent être masquées par la prise en compte des 25 meilleures années. Demain, il y aura un impact direct sur le niveau de la pension. Donc, temps partiel, précarité, interruption pour enfant, tout cela se payera cash. De plus, quand on regarde ceux qui seront très pénalisés par la réforme, il y a notamment les fonctionnaires qui sont majoritairement des femmes, à 63 %. Pour eux, il sera pris en compte de toute la carrière au lieu des six derniers mois. Pour que la chute ne soit pas trop vioretraites femmeslente, les primes seront intégrées dans le calcul de la retraite. Cependant, tous les fonctionnaires n’ont pas de primes. C’est notamment le cas dans les filières très féminisées comme l’Éducation nationale. Mais là où des primes existent, leur distribution est extrêmement inégalitaire d’un point de vue sexiste. En général, plus la rémunération est individualisée plus cela nuit aux femmes. Enfin, il va y avoir un très gros recul sur les possibilités de départ anticipé sur tous les régimes spéciaux. Or, dans la fonction publique, le gros bataillon des professions médicales vont perdre énormément.

En fait, toute réforme qui revient à augmenter la durée de travail nécessaire pour avoir une retraite à taux plein est à priori plutôt négative pour les femmes. Celles-ci ont des durées de carrières plus courtes que les hommes et sont plus nombreuses à partir à 67 ans ou avec une décote. Or la réforme repose sur un report progressif de l’âge de départ en retraite avec un âge pivot à 64 ans. Sans compter que le rapport Delevoye explique que cet âge sera amené à évoluer en fonction de la situation démographique et économique. Or nous savons que quand on fait travailler les gens plus longtemps, cela défavorise les femmes qui ont des carrières à trous. Une réforme réellement féministe devrait consister à réduire le temps de travail hebdomadaire pour que les femmes comme les hommes aient du temps pour leurs loisirs et leur vie familiale, mais aussi le temps de travail sur toute la vie. D’autant qu’avec le vieillissement de la population, l’enjeu n’est plus seulement d’élever les enfants, mais aussi de s’occuper des personnes dépendantes.

Si cette réforme risque d’aggraver la situation des femmes, quelles sont les inégalités déjà existantes ?

Nous ne sommes pas du tout pour le statu quo. Aujourd’hui, c’est 40 % d’écart de pensions de droits directs entre les femmes et les hommes. Cet écart est partiellement corrigé par les pensions de réversion et les droits familiaux. Cependant, une femme sur cinq attend 67 ans pour partir à la retraite, alors que c’est un homme sur douze. Les femmes partent en moyenne un an plus tard que les hommes. Non seulement elles partent plus tard, mais elles ont également une pension plus faible : 37 % des femmes retraitées touchent moins de 1000 € de pension brute. Pour les hommes, c’est 15 %. Ces chiffres se sont nettement dégradés du fait des réformes passées et continuent de se détériorer puisque le timing d’application des réformes est progressif.

La leçon, et c’est en cela que la réforme Delevoye est défavorable aux femmes, c’est que toutes les réformes passées faisaient reculer les droits des salariés. Les femmes ont été les premières à en pâtir et leur situation s’est davantage dégradée que celle des hommes. Comme la réforme Delevoye va faire reculer les droits à pension en général, nous avons de forts indices qu’elle aboutisse à dégrader davantage la situation des femmes. Par ailleurs, l’argument du gouvernement en faveur de sa réforme selon lequel il va augmenter la pension minimale de 50 € oublie de préciser que ce minimum de pension n’est accessible que pour les carrières complètes. Et justement, le problème des femmes est qu’elles n’ont pas de carrières pleines.

Le fait de faire reposer l’essentiel des mesures correctrices pour les femmes sur la politique familiale n’est-il pas les cantonner dans un rôle de mère ?

Nous sommes loin de limiter les mesures nécessaires pour une égalité à des mesures liées aux enfants. Nous sommes pour l’égalité salariale, ce qui permettrait de mettre à l’équilibre les régimes pour 20 ou 30 ans, puisque cela dégagerait des cotisations supplémentaires. Nous avons proposé de créer une surcotisation retraite pour les employeurs qui ne respectent pas l’égalité salariale. Cela aurait un double impact de ressource et résoudrait une bonne partie du déficit. Il faut également mettre fin à la précarité. Les leviers sur lesquels il faut jouer sont ceux-là, mais ce ne sont pas des leviers à application immédiate : pour celles qui ont déjà subi les interruptions de carrière liées aux enfants, il faut bien réparer. Nous sommes donc sur les deux leviers.

Par ailleurs, toutes les femmes souffrent d’un soupçon de maternité, qu’elles aient un enfant ou pas. C’est ce qui fait qu’elles vont avoir moins de déroulés de carrière, qu’elles vont avoir un salaire moindre à l’embauche, etc. Des études économiques chiffrent le coût d’un enfant pour les hommes et pour les femmes. Pour les premiers, il est soit neutre soit positif en termes de salaires, alors qu’il est systématiquement négatif pour les femmes. Il est encore nécessaire de réparer l’impact de l’arrivée des enfants, c’est pourquoi nous ne sommes pas opposés à des mesures correctrices sur les enfants pour les droits à la retraite.

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