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vendredi 19 juin 2020

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« L’USMB missionnée pour enquêter sur la qualité des relations police-population » : une utilisation de la science à des fins politiques ?

« L’USMB missionnée pour enquêter sur la qualité des relations police-population »

Après la mort de Georges Floyd, une mobilisation internationale s’élève contre les violences policières, en particulier celles à caractère raciste. En France, cet évènement dramatique fait écho à de nombreuses tragédies, comme celles d’Adama Traoré, de Rémi Fraisse, de Steve Maia Caniço, d’Aboubakar Fofana, de Cédric Chouviat… Depuis plusieurs semaines, des manifestations mettent en cause l’institution policière. Face à ce mouvement massif, le 3 juin dernier le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner a défendu l’action de sa police et cité l’enquête menée par notre université, selon laquelle 85% des personnes interrogées ont une « image positive » des forces de sécurité intérieure. Notre objectif ici est de se pencher sur les conditions dans lesquelles l’étude a été réalisée, en se basant sur ce qui a déjà été largement relayé dans la presse (voir la liste des articles consultés ci-dessous).
L’USMB a en effet été missionnée pour réaliser une « Enquête nationale sur la qualité du lien entre population et force de l’Intérieur » (EQP19), dont le rapport est disponible sur le site du ministère de l’intérieur. Les participants pouvaient s’inscrire soit en scannant un QR code visible sur des affiches dans la rue (10 155 personnes), soit après avoir été contactés par les policiers sur le terrain (38 354 personnes, soit 79% des inscrits). Les volontaires devaient ensuite déposer un bulletin d’inscription dans un commissariat. Ils répondaient ensuite au questionnaire par téléphone ou sur internet. Parmi les 48134 personnes inscrites, 12822 ont finalement répondu (soit 26%). Parmi les répondants, 85% avaient une image positive de la police.
Au-delà des réserves générales que l’on peut avoir sur les sondages (voir par exemple le livre de Patrick Lehingue), cette étude-là se démarque des enquêtes d’opinion puisqu’elle n’utilise pas d’un échantillon représentatif, mais des volontaires. Selon Mathieu Zagrodzski, chercheur au CESDIP (une UMR de sociologie de l’université Paris-Saclay) : « ça induit une distorsion, parce que on va plutôt retrouver des personnes qui sont favorables à la police ». Pour Stéphane Daubignard, directeur opérationnel du Pôle Enquête de l’USMB (l’institution qui a produit l’enquête), il est « tout à fait possible qu’il y ait eu un ressenti positif pour des gens qui se sont dit "ah ben tiens les policiers au moins ils se remettent en question" ». Selon lui, le biais méthodologique se limite à l’effet positif que pourrait entraîner l’existence de l’étude elle-même. Peut-être en effet que le thermomètre peut atténuer la fièvre qu’il est censé mesurer. Mais il semble plus urgent, plus rigoureux, de se demander où et comment placer le thermomètre pour avoir une bonne mesure. Nicolas Jolibois, directeur sécurité publique du Pas-de-Calais, nous explique la même chose de manière plus simple et plus croustillante : « pas besoin d’aller demander à une personne interpellée ». Page 12 du rapport produit par notre université, est indiqué la « répartition par âge, profession et catégorie sociale, répartition par quartier » des répondants. Cela vaut le coup d’aller voir dans le détail, mais limitons-nous ici à la répartition par quartier : 19% en zone pavillonnaire, 34% en centre-ville, 11% en banlieue, 5,6% en zone de sécurité prioritaire.
Il existe de nombreuses études sur le même sujet comme le détaille un article de Libération, avec des résultats contrastés, tantôt favorables, tantôt défavorables, l’un des facteurs étant peut être la manière dont les questions sont posées. Comme celle (disponible ici) de Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS, montrant que 40 % d’enquêtés considéraient que « les policiers ou les gendarmes font souvent ou très souvent des contrôles abusifs » et que autant voyait les forces de l’ordre comme « racistes ». Ou celle commandée par le Huffington Post, réalisée sur un échantillon représentatif de 1054 personnes, selon laquelle un Français sur trois ne se sent pas en sécurité face aux forces de l’ordre. Chacun pourra juger les relations entre la police et la population à la lumière de ces travaux, en fonction de sa propre grille de lecture. Ce qui nous importe ici, c’est de dénoncer un travail manifestement de mauvaise qualité conduit dans notre université, et immédiatement instrumentalisé par le ministre de l’intérieur.
Sources
https://www.20minutes.fr/societe/2794467-20200607-forces-ordre-85-francais-image-positive-selon-enquete-methodologie-interroge
https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/video-soutien-aux-policiers-polemique-sur-une-etude_4010289.html
https://www.franceinter.fr/societe/christophe-castaner-a-t-il-raison-de-dire-que-neuf-francais-sur-dix-ont-une-opinion-favorable-de-la-police
https://www.univ-smb.fr/2020/03/11/lusmb-missionnee-pour-enqueter-sur-la-qualite-des-relations-police-population/
https://www.liberation.fr/checknews/2020/06/11/85-de-la-population-est-elle-satisfaite-de-la-police-comme-l-affirme-christophe-castaner_1790831/
https://www.huffingtonpost.fr/entry/plus-dun-francais-sur-trois-ne-sent-pas-en-securite-devant-la-police-sondage-exclusif_fr_5ed67793c5b68a110026ba72