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Menu ☰Accueil > l’Echo du Sup > Echo du Sup - Numéro 11 - Juin 2026 - L’IA dans l’ESR ou l’ESR dans l’IA ? > L’IA, machine à crises écologiques ? Quand les promesses d’accélération (…)
Les chiffres donnent le vertige. Selon le Shift Project [1], le numérique représentait déjà 3 à 4 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre en 2021, soit plus que le transport aérien. Avec l’explosion de l’IA générative, cette part ne cesse de croître, s’accompagnant d’une empreinte matérielle : celle des centres de données, dont le nombre explose à travers le monde. L’Agence Internationale de l’Énergie anticipe un quasi-doublement de la consommation électrique du numérique, à cause de l’IA. Pourtant, les grandes entreprises de la tech continuent de vanter une IA « sobre » et « optimisée » tout en passant sous silence la brutalité de leurs infrastructures.
Ces centres de données, véritables cathédrales du numérique, se multiplient particulièrement en périphérie des grandes métropoles. Un seul d’entre eux, de taille moyenne, peut consommer autant qu’une ville de 50 000 habitant·es. À La Courneuve (Seine-Saint-Denis), le projet de Digital Realty a suscité une levée de boucliers : 100 % de l’électricité consommée sera d’origine renouvelable, promet l’entreprise. Mais cette promesse occulte les groupes électrogènes au fioul, les rejets de chaleur non récupérée, et l’artificialisation de sols naturels et agricoles , soigneusement exclus du bilan carbone présenté par les porteurs du projet. Et puis c’est laisser l’IA dévorer l’énergie renouvelable qui est nécessaire pour les autres secteurs, qui en ont cruellement besoin – sans parler des raisons géopolitiques d’une sortie urgente des énergies fossiles. Cet exemple n’est pas un cas isolé : l’autorité environnementale d’Île-de-France a souligné, dans un rapport de 2023, l’accélération des projets de « data center » en région parisienne. Elle constate que les effets cumulés de ces infrastructures (pollution de l’air, îlots de chaleur, pression sur les réseaux électriques) sont systématiquement minimisés.
La consommation d’eau des centres de données est tout aussi alarmante. En 2023, les centres de données ont consommé environ 560 milliards de litres d’eau à l’échelle mondiale, selon l’Agence Internationale de l’Énergie (AIE). Cette dernière anticipe un doublement de cette consommation d’ici 2030, pour atteindre 1 200 milliards de litres annuels. Cette eau, utilisée pour refroidir les serveurs, est souvent puisée dans des régions déjà soumises à des pénuries d’eau, comme en Aragon (Espagne), où des milliers d’hectares sont devenus incultivables, faute d’eau.
L’intelligence artificielle ne se réduit pas à des algorithmes : c’est une infrastructure matérielle et politique, un réseau de mines, d’usines, de « data centers » et de décharges, qui perpétuent les rapports coloniaux à l’ère numérique. Derrière l’écran de nos appareils se cache une chaîne de valeur extractiviste où chaque interaction, chaque requête, chaque innovation, repose sur l’exploitation des corps, des territoires et des écosystèmes du Sud global.
Les puces électroniques, les batteries lithium-ion et les terres rares qui alimentent nos appareils sont les produits d’un système extractiviste qui perpétue la division internationale du travail colonial. En République démocratique du Congo, où 70 % du cobalt mondial est extrait, les conditions de travail versent dans l’esclavage. Les entreprises minières y déversent des métaux lourds dans les sols et les cours d’eau, provoquant maladies congénitales et cancers chez les populations locales. Au Chili et en Bolivie, l’extraction du lithium, essentiel aux batteries, épuise les nappes phréatiques et empoisonne les communautés autochtones.
L’IA, désormais omniprésente dans nos smartphones, PC et objets connectés, s’impose souvent sans le consentement des utilisateur·ices. Son intégration systématique accélère l’obsolescence des appareils, chaque mise à jour ou fonctionnalité « intelligente » exigeant toujours plus de puissance, de mémoire et de métaux rares. Ainsi, l’IA ne se contente pas d’exploiter les ressources du Sud global : elle en intensifie l’extraction et la destruction des écosystèmes, agissant comme un accélérateur de l’extractivisme numérique.
Le numérique, c’est aussi 1,55 millions de tonnes de déchets chaque année, qui finissent souvent dans le Sud global. Ce sont l’équivalent de camions de 40 tonnes qui, bout à bout, feraient le tour de la Terre. 30 % des déchets « disparaissent », rien qu’en France où l’on a pourtant de bons douaniers ! La majeure partie de ces produits n’est pas recyclable.
Face à cette offensive écologique et sociale, des collectifs s’organisent pour riposter. Leur objectif ? Dénaturaliser le numérique, révéler que le « nuage » est un mirage, et que nos écrans, serveurs et « data centers » sont des infrastructures matérielles aux lourdes conséquences. À Villeurbanne, la municipalité a instauré en 2023 un « droit au non-numérique », offrant à chaque habitant·e un accès physique aux services publics, en parallèle des démarches en ligne. Une mesure modeste, mais qui rappelle une évidence : la sobriété n’est pas négociable. Des associations comme La Quadrature du Net vont plus loin, revendiquant une maîtrise collective des infrastructures, arrachée aux griffes des géants de la Tech. L’IA n’est pas un simple outil : c’est une technologie politique, aux impacts écologiques et matériels concrets.
Notre syndicat doit-il se contenter de subir cette illusion d’une IA « sociale » et « écologique » ? Cette rhétorique des Big Tech, qui creuse les fractures de la modernité et perpétue la colonialité, tout en précipitant les crises écologiques, mérite une réponse syndicale et militante. Nous devons défendre le droit à la lenteur, à la déconnexion, à l’auto-détermination des travailleur·euses, face à des algorithmes voraces en ressources et en espaces naturels. L’IA n’est pas une fatalité. Elle incarne les excès d’un capitalisme numérique prêt à sacrifier la planète et les travailleur·euses sur l’autel de la croissance. Résister, c’est refuser cette logique, exiger transparence, sobriété et justice environnementale.