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Accueil > l’Echo du Sup > Echo du Sup - Numéro 11 - Juin 2026 - L’IA dans l’ESR ou l’ESR dans l’IA ? > Notre révolution ?

mercredi 17 juin 2026

Notre révolution ?

Les technologies apparaissent dans un contexte socio-politique que nous ne pouvons ignorer et au sein duquel nous avons peu de prise. Rétrospectivement, l’intelligence artificielle (IA) comme la cybernétique avant elle, pourrait prendre un chemin différent.
  • Alex Korber
    Syndicat CGT FERC Sup de l’ENS de Paris

Deux sœurs jumelles

L’intelligence artificielle est sur le devant de la scène. Mais connaissez-vous sa grande sœur la cybernétique, née elle aussi après la seconde guerre mondiale ? Toutes deux ont eu pour promesse de résoudre des problèmes complexes à l’aide des technologies de l’information associées aux autres disciplines scientifiques. Passée aux mains de firmes et d’agences d’État, la cybernétique s’est transformée en outil de contrôle et de régulation des populations au service d’un discours dominant. Aujourd’hui elle est bien présente dans nos quotidiens sous la forme de pouces levés, de contrôle aérien, de dispositifs de régulation de la glycémie, tellement présente qu’elle en est devenue invisible. L’IA, comme la cybernétique pourrait-t-elle à son tour s’imposer au point d’en devenir invisible parce que banalisée dans nos vies ?

Cybernétique et socialisme 2.0

La cybernétique est une approche transdisciplinaire née à l’issue de la seconde guerre mondiale et conceptualisée lors des conférences Macy [1] par le mathématicien Norbert Wiener en 1947. Il s’agissait d’observer et contrôler les boucles de rétroactions d’informations comme dans un métabolisme vivant, dans des interactions sociales, dans la gouvernance d’une entreprise ou d’un état. Les informations glanées à l’extérieur du système, alimentent le comportement de ce même système et le fait ainsi évoluer et réagir au contexte.

De façon tout à fait originale la cybernétique a été expérimentée pour la gouvernance d’entreprise et même d’État.

Dans le Chili de 1970, le socialiste Salvador Allende est élu président de la république avec un grand projet de renationalisation et de planification économique. Fernando Flores, nommé à l’agence nationale du développement s’intéresse à la cybernétique et aux approches originales de gouvernance développées par le consultant britannique Stafford Beer lorsqu’il accompagnait le management d’entreprises. Il décide d’implémenter des systèmes de gouvernance à l’échelle du pays. Le projet CYBERSYN [2] sera lancé avec les moyens du bord, compte-tenu des blocus en matériels technologiques venant des États-Unis. L’équipe ne disposait que d’un seul ordinateur IBM 350/60 pour traiter les données provenant d’un réseau interconnecté de 500 machines télex disséminées à travers la longue géographie Chilienne et placées dans des lieux stratégiques dans les branches et secteurs principaux du pays. En 1971, sept personnes mandatées par le gouvernement pouvaient se réunir dans une salle futuriste et piloter des affichages d’illustrations graphiques produites quasiment en temps réel. Les données provenaient des usines, des travailleuses et travailleurs par firmes, branches et secteurs. Contrairement à ce que prétendaient ses détracteurs de l’époque, il n’était pas question d’une avant-garde technocrate, mais d’un système de prise de décisions permettant à toute la population un accès transversal aux informations clés du pays, des travailleur·ses jusqu’au gouvernement.

Ce dispositif ne fut utilisé réellement et efficacement qu’une seule fois pour contrecarrer une grève des camionneurs initiée par l’opposition et l’aide de la CIA. CYBERSYN fera long feu avec le coup d’état de Pinochet en 1973, et avec, cette tentative improbable de socialisme assisté technologiquement [3].

L’IA : La boite noire

Dans les années 1980, l’Intelligence artificielle sous le nom de « systèmes experts » se contente de capter dans l’industrie et avec l’aide d’un « cogniticien » [4], le savoir-faire d’ingénieurs à qui on promet de simplifier leur travail. Aux États-Unis, c’est la DARPA (Defense Advanced Research Projects Agency) qui finance les recherches, espérant des applications dans le champ militaire, l’aide à la décision et la robotique. Les succès ne sont pas au rendez-vous et les subventions tombent, jusqu’à ce qu’une nouvelle école s’inspirant de la morphologie du cerveau abandonne la précédente approche dite « symbolique » pour privilégier une conception « connectiviste ».

Les modèles en réseaux de neurones, l’apprentissage automatique (machine learning), et l’apprentissage profond (deep learning) progressent dès 2010. Cette seconde vague de l’IA s’appuie sur l’usage de corpus de données basées sur le langage « naturel » (LLM), issu d’un apprentissage semi-automatique.

Contrairement aux premiers « systèmes experts » de la première vague IA (qui fournissait des réponses vérifiables), les systèmes basés sur l’apprentissage mobilisent des outils statistiques et probabilistes, soit des réponses plausibles, vraisemblables mais pas forcément exactes.

En 2022, Open AI présente une solution accessible au grand public : ChatGPT et inonde le marché. Notre entourage s’en empare, la pression marketing et médiatique est telle qu’on ne veut pas vivre à l’écart de cette nouvelle « révolution ».

Revenons au Chili. En 2026, le pays est aux mains d’un gouvernement réactionnaire ultralibéral qui joue à fond la carte IA. Implantation massive de centres de données hébergeant des cartes graphiques dédiées aux calculs intensifs, assèchement des nappes phréatiques pour alimenter les climatisations. Extraction des minerais, populations surexploitées et territoires ravagés, y rendant la vie difficile.

Mais pourquoi est-ce finalement cette IA que nous utilisons et pas une autre technologie ? Pourquoi une technologie se voit-elle adoptée massivement ? Quelle est sa fiabilité ? Répond-elle à un réel besoin ? Pourquoi est-elle si fortement visibilisée médiatiquement, si massivement financée au point que cela obscurcisse toute autre trajectoire technologique possible ?

S’emparer politiquement des questions technologiques

Est-il possible de nous emparer politiquement des technologies et depuis nos besoins, plutôt que nous laisser dicter un agenda « innovant » venant de technocrates libertariens, racistes, autoritaires et opposés à la démocratie comme Peter Thiel, l’un des co-fondateurs d’Open AI ? Est-il possible de dire NON à leur technologie en portant NOTRE cahier des charges sur ce que pourrait être NOTRE révolution s’appuyant sur une technologie pensée, délibérée, conçue par les populations, les travailleurs et travailleuses de la tech, les chercheuses et chercheurs, les syndicats de lutte ?

Si oui, nous pourrions alors abandonner ce sentiment d’impuissance, d’intimidation face aux technologies pour assumer qu’au même titre que l’ensemble des productions humaines, la nourriture, la pensée, le soin, la production artistique, nous sommes tous et toutes légitimes à nous emparer des technologies, pour cette fois-ci visibiliser celles qui comptent et compteront pour nous, la majorité. Parvenir à penser l’alternative, à penser à d’autres trajectoires technologiques choisies pour notre émancipation.


[4[ Voir l’interview de Juan Sebastian Carbonell dans ce numéro et son livre Un taylorisme augmenté]