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Accueil > l’Echo du Sup > Echo du Sup - Numéro 11 - Juin 2026 - L’IA dans l’ESR ou l’ESR dans l’IA ? > Intelligence artificielle et bibliothèques universitaires

mercredi 17 juin 2026

Intelligence artificielle et bibliothèques universitaires

IA et BU, le sujet n’est pas nouveau. En 2019, la journée d’étude du congrès de l’Association française des directeurs et personnels de direction des bibliothèques universitaires et de la documentation (ABDU) avait pour titre « Tous bibl-IA-thécaires ? L’intelligence artificielle, vers un nouveau service public » [1]. Mais, avec le développement rapide de l’intelligence artificielle (IA), en particulier des IA génératives (IAG) ou chatbots (notons particulièrement la sortie publique de ChatGPT en novembre 2022), l’impact dans l’enseignement supérieur et la recherche s’accroît.
Amandine Renault, Syndicat CGT FERC Sup de l’université d’Aix-Marseille
Antoine Meylan, Syndicat CGT FERC Sup de l’université de Pau et des Pays de l’Adour

L’intelligence artificielle générative s’est dorénavant imposée dans le quotidien des étudiant·es. L’enquête menée en 2025 dans le cadre de la mission « IA et enseignement supérieur » montrait que 34% des étudiant·es déclaraient l’utiliser quotidiennement et que seul·es 6% des étudiant·es ne l’utilisaient jamais dans le cadre de leurs études [2] . Utilisée pour la rédaction des travaux, pour réviser des examens en générant des QCM à partir des cours, pour traduire du texte, pour produire du code informatique, pour la fouille de textes et de données, etc., elle séduit par son accessibilité, sa puissance, sa rapidité d’exécution.

Mais derrière cet engouement, de nombreuses interrogations émergent : manque de fiabilité des réponses [3], génération de contenu mais pas de compréhension des sujets traités, risques pour les données personnelles, dépendance aux géants technologiques ou encore impact sur l’environnement [4] et sur la démocratie elle-même [5].

Quelle est (ou sera) son impact dans les bibliothèques (universitaires) et les métiers de la documentation ?

L’IA en bibliothèques

Pour l’ADBU, l’avènement de l’IA touche l’ensemble des missions des personnels des bibliothèques : contribution à l’activité de formation et de recherche de nos établissements, accueil des publics, acquisition, gestion, signalement et valorisation des ressources documentaires, formations aux compétences informationnelles et à l’information scientifique et technique [6].

Depuis 2021, la Bibliothèque nationale de France (BnF) s’est dotée d’une feuille de route pour développer l’utilisation de l’IA dans cinq domaines : l’aide au catalogage et au signalement des collections, l’exploration des collections et l’amélioration de l’accès, la médiation, la valorisation et l’éditorialisation des collections, la gestion des collections et l’aide à la décision et au pilotage [7].

De leur côté, les prestataires en informatique documentaire intègrent l’IA dans le développement de leurs logiciels pour le dédoublonnage et l’enrichissement des métadonnées, la recommandation de contenus, pour proposer des interfaces conversationnelles, ou encore l’amélioration des performances des outils de recherche et ce, dans les outils métiers comme dans les interfaces usagers pour faciliter à la fois le travail des professionnels et l’expérience des utilisateurs finaux [8].

En définitive, l’IA apparaît comme un outil « puissant » pour soutenir et enrichir les missions des bibliothèques, toutefois, elle ne remplace pas l’expertise des professionnels : le rôle des bibliothécaires est central pour garantir la qualité, la fiabilité et l’éthique des informations accessibles, ainsi que pour accompagner les publics dans la maîtrise des compétences informationnelles.

L’IA et le métier de bibliothécaire

L’essor de l’intelligence artificielle générative bouleverse profondément les métiers de l’information, et celui de bibliothécaire n’y échappe pas. Alors que l’IA est aujourd’hui largement utilisée par le grand public — notamment pour la recherche d’information, qui constitue l’usage le plus plébiscité par les Français [9]— les bibliothécaires doivent-ils/elles s’adapter ou résister ?

Dans les pratiques professionnelles, l’IA permet déjà d’automatiser certaines tâches, mais elle introduit également de nouveaux risques : biais, hallucinations, enjeux éthiques et juridiques, impact environnemental, etc. Ces risques se manifestent concrètement dans les bibliothèques, où des bibliothécaires sont désormais sollicité·es pour retrouver des documents… qui n’existent pas [10]. Ce phénomène, baptisé « AI-hallucinated books », correspond à des livres inventés par l’IA, mais présentés comme parfaitement crédibles. À cela s’ajoute la prolifération de « livres poubelles », ouvrages bien réels, rédigées à la va-vite par des IA, produits en masse, souvent grâce à l’auto-édition, sans exigence éditoriale ni valeur scientifique, contribuant à une véritable pollution informationnelle et au développement de théories complotistes [11]. Par ailleurs, l’IA peut aussi devenir un outil de contrôle et de censure, comme l’illustre le cas du Texas, où ChatGPT a été utilisé pour analyser et retirer certains livres des bibliothèques [12]. Ces usages interrogent directement les valeurs fondamentales des bibliothèques : liberté intellectuelle, pluralisme des idées et accès équitable à l’information.

Face à ces transformations, le métier de bibliothécaire ne peut ni ignorer ni subir l’IA. Il implique au contraire une nécessité de se former afin de comprendre le fonctionnement de ces outils, ce qu’ils peuvent faire, mais surtout leurs limites : biais, hallucinations, etc. De nouvelles compétences deviennent indispensables, mêlant culture numérique, esprit critique, éthique de l’information et accompagnement des publics. Ces enjeux prennent une dimension particulière dans le cadre de la « formation des usager·ères », mission fondamentale des bibliothèques universitaires. Traditionnellement, ces formations visent à apprendre à chercher de l’information de manière efficace, évaluer la fiabilité des sources, utiliser les ressources documentaires, éviter le plagiat et gagner en autonomie dans le travail universitaire. Avec l’IA, de nouveaux défis émergent : comment apprendre à interroger de manière critique des résultats générés par l’IA, tout en continuant à transmettre les méthodes « classiques » de vérification de l’information ? Comment sensibiliser aux enjeux éthiques, juridiques et environnementaux liés à ces outils ? Comment encourager la construction d’une pensée dans un contexte où les réponses sont de plus en plus automatisées ?

Depuis plusieurs années, les bibliothécaires sont fortement engagés dans la lutte contre la désinformation, accompagnant les usager·ères dans l’acquisition de compétences informationnelles pour identifier les « fakes news », les « deepfakes », les intox, etc. Or, avec des outils tels que ChatGPT, les acteurs de la désinformation disposent aujourd’hui d’outils puissants pour diffuser des « infox » à grande échelle. Dans ce contexte, le rôle du bibliothécaire comme médiateur critique de l’information devient plus essentiel que jamais. À l’heure où l’intelligence artificielle transforme nos usages, les livres, revues et bases de données académiques demeurent des repères indispensables. Ils contribuent à nourrir l’esprit critique, la curiosité intellectuelle. Les bibliothécaires doivent réaffirmer leurs missions, notamment celle de former des citoyen·nes éclairés, capables de comprendre, questionner et évaluer l’information dans un monde de plus en plus automatisé. Les bibliothèques doivent conserver une mission centrale de sélection et de mise à disposition de ressources fiables, évaluées et contextualisées, à l’opposé de la logique algorithmique de masse.