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Accueil > l’Echo du Sup > Echo du Sup - Numéro 11 - Juin 2026 - L’IA dans l’ESR ou l’ESR dans l’IA ? > IA et transformations de nos métiers : renforcer nos capacités réflexives

mercredi 17 juin 2026

IA et transformations de nos métiers : renforcer nos capacités réflexives

Ce texte est issu d’un échange entre Solveig Langen, secrétaire générale de la CGT FERC Sup, et Lise Gastaldi, maîtresse de conférences en sciences de gestion à l’université d’Aix-Marseille.
Propos recueillis par Solveig Langen, Syndicat CGT FERC Sup de Sorbonne Université

En tant qu’enseignante-chercheuse, quel est ton rapport à l’IA ?

C’est l’ensemble des facettes de mon métier qui est concerné par les technologies d’intelligence artificielle (IA), bien que je n’en sois que très peu utilisatrice moi-même. L’IA m’interpelle en tant qu’enseignante et responsable de Master, quand se pose la question de la manière dont on peut faire travailler et évaluer les étudiant·es dès lors qu’ils ou elles emploient l’IA, parfois, souvent, massivement, dans la réalisation de leurs exposés, dossiers et mémoires.

Je suis également confrontée à ces sujets en tant que directrice de thèse, les questions qui nous taraudent au sujet des étudiant·es étant transposables aux doctorant·es. Quels usages font-ils de ces technologies ? Sont-ils en train de construire de nouvelles aptitudes cognitives en travaillant avec des technologies mobilisées comme des assistants ? Ou au contraire, en déléguant aveuglement à l’IA, sont-ils en train de se priver de l’opportunité de se forger des compétences intellectuelles complexes, auxquels les études supérieures et le doctorat sont censés former ? Quelle est l’authenticité de ce qu’ils nous donnent à lire et du discours qu’ils nous donnent à entendre, et dans quelle mesure se sont-ils appropriés réellement ces contenus, propos et argumentaires ? Comment les accompagner et les former dans les usages qu’ils ont de ces technologies, notamment quand on n’en est pas forcément soi-même un·e expert·e ? Je suis également confrontée à l’IA du fait de mes responsabilités éditoriales au sein d’une revue scientifique. Nous nous trouvons de plus en plus face à des propositions d’articles (largement) rédigés par l’IA, et encore ne repérons-nous que les cas les plus grossiers, lorsque l’absence de vérification par le chercheur a laissé dans le texte des scories symptomatiques (références inventées par l’IA, mots étranges, etc.). D’autres passent sous le radar, et cela pose la question de l’équité dans la manière dont nous jugeons d’un côté un travail ayant engagé des efforts conséquents pour une production intellectuelle originale, et de l’autre des articles produits, dans des proportions impossibles à définir, par une IA qui répond en l’espace de quelques secondes à des demandes de plus en plus sophistiquées… On assiste globalement à une augmentation des contentieux et à des retraits massifs d’articles publiés. Cela produit un climat de suspicion au sein de la communauté scientifique, et de défiance de la société vers la science qui n’en avait vraiment pas besoin dans une période de contestation croissante…

Dans quelle mesure ces enjeux autour de l’IA sont-ils débattus dans ton environnement professionnel ?

Ils le sont, partiellement et localement, mais insuffisamment, ce qui renvoie à l’atonie structurelle du dialogue sur le travail dans notre métier.

Du côté de l’enseignement, les instances universitaires se préoccupent d’édicter des chartes d’usages de l’IA afin de rendre opposables aux étudiants les sanctions prises par des enseignant·es contre des travaux ayant « abusé » de l’IA. L’enjeu est de définir ce qui est considéré comme normal versus abusif, sans compter la capacité de le détecter voire de le prouver… Pour autant, de mon vécu en tous cas, les enseignant·es n’ont pas été invités à participer à des groupes de réflexion en ce sens. Cela reste un sujet de « couloirs » et d’échanges entre collègues assez largement démunis, pouvant s’auto-organiser pour endiguer les usages de l’IA (examens classiques sur table, soutenance à l’oral des dossiers, interdiction des ordinateurs et des téléphones en cours). En revanche, nous sommes invités par notre composante à participer à des formations, dispensées par des enseignant·s usagers et usagères convaincus et experts de l’IA, quant à toutes ses potentialités : générer des slides ou des vidéos ; produire des sujets d’examens et des grilles d’évaluation ; etc. Pour la première fois, sur cette fin d’année, un temps plus réflexif est organisé pour échanger sur la question – abyssale - de la valeur des études supérieures à l’ère des IAG, et sur les évolutions nécessaires de nos dispositifs de formation.

Du côté de la recherche, c’est un sujet récurrent au niveau de la revue dont je m’occupe, chaque version de notre charte éthique devenant vite obsolète au vu des évolutions des usages de l’IA et de leurs dérives, du côté de celles et ceux qui écrivent les papiers comme de celles et ceux qui les évaluent. Ici le sujet est plus délicat, parce qu’il s’agit de discuter des pratiques des chercheur·euses, des siennes, de celles de ses collègues, et non plus de celles des étudiant·es… et alors on constate ô combien les postures varient depuis un refus de recours à l’IA jusqu’à une adhésion quasi religieuse à des outils vus comme « magiques ». Le sujet est sensible et la ligne de crête de ce qui est jugé acceptable ou pas quant aux usages de l’IA est bien une affaire de jugement, une affaire de normes dont on sent qu’elles bougent, notamment sous la pression de la course à la publication. Alors que la pression temporelle est toujours plus forte et que l’accès à toutes les ressources (postes, financement, réputation, carrière) dépend de la quantité d’articles publiés, il ne faut pas s’étonner – même si on peut s’en désoler – que tout ce qui permette de gagner en productivité soit adopté à bras ouvert par certains. Et nous ne (nous) sommes pas dotés d’espaces pour débattre de ce que l’IA fait à notre travail de recherche, à notre métier, à son sens. Des prises de positions individuelles existent interpellant sur les dimensions éthiques et épistémiques d’une science produite par l’IA. Inversement, des collègues proposent des formations à des outils d’IA pour la recherche pour les promouvoir. Le sujet est aussi clivant que peu débattu collectivement, en tous cas vu de ma fenêtre.

Il y a des enjeux forts à développer, à « muscler », des capacités de réflexivité critique sur l’IA aux niveaux individuels, collectifs et institutionnels. Ce que fait la CGT avec ce type de publications et la tenue de journées d’études sur l’IA y participe, équipant les camarades en connaissances sur le sujet et créant des espaces de discussion qui manquent dans nos environnements quotidiens de travail. Porter attention aux enjeux, aux mises sous tension et aux transformations de nos activités en lien avec l’IA est essentiel. Cela pourrait justifier la création d’un observatoire sur l’IA et le travail, au niveau de l’ESR, ou plus largement, soutenant les syndiqué·es et les élu·es CGT dans leur rôle de mise en questionnement des politiques organisationnelles de déploiement de ces technologies, de régulation de leurs usages et d’accompagnement des évolutions des postes, des tâches et des compétences en lien avec les usages de plus en plus prégnants de l’IA.