"Pour un Service public national d'Enseignement supérieur et de Recherche laïque, démocratique et émancipateur"
Menu ☰Accueil > l’Echo du Sup > Echo du Sup - Numéro 10 - Février 2026 - Précarités dans l’ESR > Précarisation des situations de travail
Cédric Bottero
Syndicat CGT FERC Sup de l’Université d’Aix-Marseille
Lorsque l’on évoque la précarité à l’université (ou en général dans le monde du travail) on pense prioritairement à la question salariale ou encore aux types de contrats (CDD, ATER, contrats doctoraux, contrats associés à des projets de recherches etc.) qui ne permettent pas de s’installer durablement dans un emploi ni d’envisager un avenir serein et stable.
Pourtant, la précarité peut se retrouver au cœur même du travail et de son organisation.
Depuis de nombreuses années maintenant, les établissements d’enseignement supérieur et de recherche subissent de plein fouet des changements organisationnels majeurs. Fusions d’établissements, mutualisations imposées, logique de service public à moindre coût, les restructurations permanentes participent de la précarisation du travail, les changements d’organisation et de procédures conduisent à un travail empêché, les collègues ne sachant plus qui contacter ni comment procéder pour assurer les tâches ordinaires [1]. Ces changements et réorganisations majeurs qui touchent tout le monde, y compris les titulaires, BIATSS, chercheur·ses, enseignant·es, enseignant·es-chercheur·es induisent des situations de travail caractérisées par de la fragilité, de l’incertitude, de l’instabilité [2].
Si les fusions d’universités, partout où elles ont eu lieu, ont réorganisé, et parfois
dégradé, durablement les organisations du travail, une des dernières applications en date est la mise en place du projet SIFAC+ [3], développé par l’Agence de Mutualisation des Universités et des Établissements d’Enseignement supérieur ou de Recherche (Amue), notamment à l’Inserm.
« La CGT a évoqué depuis quelques mois les conséquences délétères pour certains EPST et universités, des dysfonctionnements graves dus aux premiers déploiements de SIFAC+. Le rapport d’audit demandé par les personnels de l’Inserm est riche d’enseignement non seulement concernant ce cas d’école mais surtout sur la généralisation du modèle de management actuel qui conduit à l’enchaînement de multiples décisions déconnectées du terrain. Tout ceci conduit à un aveuglement général face à des signaux d’alarmes pourtant bien visibles. A cela s’ajoute le choc frontal entre réflexions pour le bien collectif et motivations individuelles destinées à faire plaisir à ceux qui sont au-dessus et à négliger ce qui vient d’en dessous. L’armée des courtisans a donc de belles années devant elle. Contrairement à ce que peut évoquer la direction de l’Inserm : non rien n’est encore réglé, un bon nombre de factures sont en souffrance, des marchés sont dénoncés et des bugs importants subsistent » [4].
Le déploiement de SIFAC+ à l’Inserm a été soumis à l’analyse des risques psychosociaux (RPS) par la F3SCT qui a demandé un rapport d’expertise.
Ce rapport pointe plusieurs éléments de nature à se questionner tout d’abord sur l’efficacité de la méthode employée par l’Amue dans le déploiement du projet SIFAC : « L’expert met en avant le fait que l’Inserm n’est qu’un partenaire parmi d’autres pour l’Amue et que ses besoins peuvent ne pas être suffisamment pris en compte dans ce cadre. » [5]
Mais ce que pointe surtout ce rapport ce sont surtout les conséquences en termes de conditions et d’organisations du travail. « L’expert relève en premier lieu des facteurs de stress : une perte de latitude décisionnelle qui affecte différentes catégories de personnels et un manque de soutien, réel ou ressenti, de la part de la hiérarchie et parfois aussi des pairs. Sont également évoqués des facteurs dits d’usure professionnelle. Le fait que plusieurs évolutions organisationnelles se soient enchaînées pour les services financiers est un facteur de risque de ce point de vue. Sont aussi mentionnés les débordements sur la vie personnelle, la violence des rapports avec certains partenaires extérieurs (fournisseurs mécontents), le risque d’épuisement professionnel (burn-out). Sont également évoqués, comme facteur de risque dans le contexte du déploiement de SIFAC à l’Inserm, les conflits de valeur, lorsque des agents se retrouvent dans l’incapacité d’accomplir les tâches qui sont attendues d’eux, et le déséquilibre effort-récompense (manque de reconnaissance des agents). » [6]
Si le déploiement de SIFAC+ n’est qu’un exemple parmi d’autres innombrables, ce sont bien ces « réorganisations » qui sapent les métiers, comme si les agents étaient interchangeables et aptes à endosser n’importe quelle « fonction » pour pallier le manque de postes et les trous dans les organigrammes.
Les projets de restructurations/réorganisations devraient faire l’objet d’une évaluation des risques en amont, ce qui est loin d’être généralisé dans les établissements d’enseignement supérieur. Trop souvent, on en est à constater les effets néfastes a posteriori. La santé, la sécurité et les bonnes conditions de travail des agent·es doivent être la priorité.
Lorsque notre travail, au quotidien, devient stressant, lorsqu’on n’y trouve plus de sens, lorsqu’il est mis à mal par des changements continus…alors oui nous rentrons dans la sphère de la précarité car notre avenir devient incertain et est donc fragilisé.
Combien de burn-out, de ruptures conventionnelles, d’incapacités déclarées, de reconversions pour prouver que, malgré un affichage de stabilité dans l’emploi notamment lorsque l’on est fonctionnaire, la précarité d’une situation de travail peut tomber sur n’importe qui ?
Ce n’est pas de mutualisations, de réorganisations ou de restructurations dont l’Université a besoin, mais de moyens financiers à la hauteur et de recrutements
massifs d’agents publics.
Et lorsque que réorganisation il y a, la prise en compte de l’avis des agent·es eux et elles-mêmes doit être la règle. Ce sont les premiers concerné·es mais surtout ce sont les experts de leurs métiers et trop souvent les directions de nos établissements se passent de leurs avis.
Le droit et la liberté pour tous les travailleur·euses, d’intervenir et de s’exprimer sur tout ce qui concerne leur vie au travail, leur activité professionnelle ainsi que sur l’organisation du travail et les choix stratégiques de l’établissement : voilà ce que nous revendiquons !
[1] Extrait du document d’orientation de l’Union CGT FERC Sup
[2] Le Larousse – synonymes de précarité
[3] Nouvel outil de gestion financière pour universités/EPST : https://www.amue.fr/offre-de-solutions-et-services/solutions-et-services/logiciels-si/sifac
[4] Extrait de l’intervention CGT au CNESER du 7 octobre 2025
[5] Extrait de la synthèse du rapport d’expertise concernant les risques psychosociaux induits par le déploiement de la solution SIFAC à l’Inserm
[6] ibid