"Pour un Service public national d'Enseignement supérieur et de Recherche laïque, démocratique et émancipateur"

Menu ☰

Accueil > l’Echo du Sup > Echo du Sup - Numéro 10 - Février 2026 - Précarités dans l’ESR > Les femmes précaires de l’ESR

mercredi 4 février 2026

Les femmes précaires de l’ESR

Dans l’enseignement supérieur et la recherche (ESR) où la précarité grandit, ce sont les femmes qui, les premières, subissent les inégalités genrées et rencontrent le plus d’obstacles dans leur carrière.
Camille Borne et Françoise Morel-Deville, Syndicat CGT FERC Sup de l’Ens de Lyon

Femmes et hommes, des carrières à deux vitesses

Une femme n’a pas la même carrière qu’un homme, ni les mêmes responsabilités, ni le même salaire. Les chiffres sont têtus : d’après des statistiques européennes, en France, à temps de travail identique, les femmes gagnent, en moyenne, 13,5% de moins que les hommes. Selon le collectif féministe Les Glorieuses [1], elles travaillent gratuitement depuis le #10Novembre11h31 (date calculée à partir de l’écart de salaire moyen) et jusqu’à la fin de l’année.

Les inégalités genrées qui sévissent dans la société se répercutent dans l’ESR, secteur très fragilisé par la précarité. L’ensemble des femmes de l’ESR rencontrent de multiples obstacles au cours de leur carrière, qu’elle soit académique, administrative, technique ou de recherche.

Les femmes ont plus fréquemment des parcours professionnels comportant des périodes de travail à temps partiel ou des interruptions de carrière qui pèsent lourdement sur leurs trajectoires salariales, selon le rapport annuel sur l’état de la fonction publique, publié le 23 octobre dernier [2]. En 2023, le salaire net des femmes en équivalent temps plein (EQTP, pour une quantité équivalente de travail) est en moyenne inférieur de 9,9 % à celui des hommes [3], 8 % dans la filière universitaire et corps spécifiques et 24 % dans celle des contractuels en CDI. L’écart en défaveur des femmes progresse au fil des tranches d’âge et de la maternité : 5,5% pour les 30-40 ans, 8,6% pour les 40-50 ans et 11,0% pour les 50-60 ans. La majeure partie de cet écart résulte d’une plus grande instabilité professionnelle, un âge plus avancé dans l’accès à un poste stable et à la titularisation, et au poids des stéréotypes de genre sur la performance attendue dans le monde universitaire et scientifique. Ainsi, la part des femmes diminue progressivement avec l’élévation dans les échelons hiérarchiques. Surreprésentées dans les corps de la catégorie B (67 %) et de la catégorie C (61%), elles représentent 70% des salariés les moins rémunérés et 39 % parmi les 1 % les mieux rémunérés (catégorie A+). Même lorsqu’elles se trouvent dans le dernier décile de rémunération qui regroupe les emplois d’encadrement supérieur et de direction, elles perçoivent un salaire net moyen moins élevé que celui des hommes (5073 euros, contre 5425 euros, soit un écart de 6,5%).

Les femmes plus nombreuses et pour plus longtemps dans des emplois précaires

Les femmes sont majoritaires dans les emplois contractuels qui ne cessent d’augmenter dans les ministères de l’Éducation nationale [4], et de l’Enseignement supérieur et de la Recherche (+4,9 %, soit + 63 300 contractuels). En 2023, ces emplois représentaient 23% à 30% des effectifs dont 70% sont plutôt jeunes, féminins (58 % des femmes dans la FPE) et classés en catégorie C (45,7 %, soit plus que les titulaires de catégorie C), selon le rapport de la DGAFP. La très grande majorité des contractuels (69 %) est en contrat à durée déterminée (CDD) court : 58 % d’une durée inférieure à 1 an, 30 %, d’une durée comprise entre 1 et 3 ans, et 12 %, d’une durée supérieure à 1 an. Chez les Biatss, les temps partiels et les CDD sont occupés majoritairement par les femmes à plus de 65%. Les effets de la loi Sauvadet de 2012 et de son plan de titularisation ne sont plus qu’un lointain souvenir !

Pour Céline Thiébault-Martinez, rapporteure [5] de la mission « Transformation et fonctions publiques » en commission des Lois de l’Assemblée nationale sur le PLF 2026, le 27 octobre, cette progression n’est pas un simple phénomène conjoncturel : elle traduit une évolution structurelle du modèle d’emploi public, où la flexibilité l’emporte de plus en plus sur le statut. En effet, le rapport souligne que, dans bien des cas, les contractuels servent de variable d’ajustement à la politique salariale de l’employeur public et aux besoins de main-d’oeuvre des administrations. Puisqu’il s’agit d’une majorité de femmes, ces dernières sont mobilisées pour absorber les pics d’activité, remplacer des titulaires ou répondre à des besoins pérennes sans création de postes. Résultat : des conditions de travail dégradées, un salaire d’entrée inférieur au premier échelon de la catégorie B ou C, moindre reconnaissance, accès limité à la formation, forte rotation des effectifs, coexistence d’agents affectés sur des emplois identiques et remplissant les mêmes fonctions mais soumis à des règles différentes en matière de carrière et de rémunération, etc. La députée alerte sur un risque de fracture interne d’une fonction publique à deux vitesses, où les contractuels porteraient la charge de la flexibilité pendant que les titulaires assumeraient la stabilité du système.

Le poids des stéréotypes de genre dans les carrières académiques

Le secteur académique et de la recherche favorise les hommes et sous-valorise les compétences des femmes, souvent perçues comme « moins investies » dans leur engagement scientifique. Ce faisant, les femmes sont plus nombreuses et pour plus longtemps précaires dans les carrières académiques (contrat doctoral, contrat post-doctoral, CDD chercheurs, CDD handicap, enseignants vacataires, CPJ), où leurs emplois sont moins bien rémunérés à job égal. Bien qu’il manque des bases de données sociales (BDS : statut, sexe, catégorie, âge) dans l’ESR, - malgré les demandes réitérées des organisations syndicales lors des négociations du plan national d’action 2025-2027 pour l’égalité professionnelle (PNA 25-27), le panorama des enseignant·es et enseignant·es-chercheur·es [6] : montre une diminution des titulaires au profit de l’augmentation des contractuels, les femmes en faisant les frais. Les postes de professeur·es d’université sont occupés majoritairement par des hommes, les femmes plus nombreuses et plus longtemps MCF. Les emplois ultra précaires de lecteurs, lectrices et de maître·sses de langues sont occupés très majoritairement par les femmes. La promotion des femmes scientifiques sous-entend que des barrières tombent et que la féminisation des processus de titularisation et des échelons hiérarchiques soient garantis au même titre que celui des hommes qui ne sont pas toujours les plus compétents.

Un impact majeur sur la santé des femmes

La précarité des femmes de l’ESR (inégalité de salaire, non titularisation, temps partiel, maternité) freine l’évolution de leur carrière et creuse l’écart de richesse sur toute une vie. Elle expose les femmes à des souffrances qui ont une incidence directe sur leur santé. En 2023, le Sénat [7] rapporte que les atteintes à la santé liées au travail restent « largement méconnues et minimisées » s’agissant des femmes, et ajoute que « le manque de reconnaissance de la charge physique et mentale du travail des femmes est ainsi à l’origine d’impensés féminins dans la conception et la mise en oeuvre des politiques de santé au travail ». Or, les obligations de sécurité des conditions de travail qui s’imposent aux employeurs de l’ESR ne distinguent (toujours) pas, a priori, les besoins selon le sexe. Pour rappel, maintenir les femmes dans la précarité restreint les possibilités de vie des individus selon l’indice de développement humain [8].