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Accueil > l’Echo du Sup > Echo du Sup - Numéro 10 - Février 2026 - Précarités dans l’ESR > La précarité étudiante atteint un niveau absolument préoccupant

mercredi 4 février 2026

La précarité étudiante atteint un niveau absolument préoccupant

Chaque année, les organisations étudiantes alertent sur leurs conditions de vie et d’études qui se dégradent. Cette rentrée universitaire n’a pas dérogé à la règle, et tout indique qu’il y a une urgence sociale.
Françoise Morel-Deville, Syndicat CGT FERC Sup de l’Ens de Lyon
Amandine Renault, Syndicat CGT FERC Sup de l’Université d’Aix-Marseille

Un nombre toujours plus grand d’étudiant·es basculent dans la précarité

Le coût de la rentrée [1], et l’augmentation des frais de la vie courante étudiante font basculer un nombre toujours plus grand d’étudiant·es dans la précarité. Cette dernière explose parmi une majorité de femmes, des étudiant·es en dehors des critères des bourses, des étudiant·es internationaux, et celles et ceux qui habitent seuls, selon un rapport parlementaire [2] : « La précarité atteint aujourd’hui un niveau absolument préoccupant ».

De son côté, le gouvernement annonce un versement de près de 8,8 milliards d’euros à l’aide sociale étudiante : 662 000 étudiant.es perçoivent une bourse sur critères sociaux en 2024-2025, et près de 680 000 bénéficient d’une aide fiscale et au logement, soit 23 % de quasi 3 millions d’étudiant·es en France. Ces chiffres sont trompeurs. En réalité, le nombre de bénéficiaires n’a jamais été aussi faible depuis 2015, avec « une diminution de 2,6% en un an, soit 17 000 boursiers en moins ». Selon la note du service statistique du ministère (SIES) [3], près du tiers des boursiers reçoivent moins de 150 € par mois et 8,2 % perçoivent 633,50 €. Dans ces conditions, la sortie de la précarité relève de la gageure, d’autant plus que les étudiant·es les plus précaires sont aussi les plus défavorisés.

Quant à la réforme des bourses dont le montant avait été revalorisé de 37 € minimum pour tous [4] en 2023, son volet 2 a été plusieurs fois repoussé, et finalement mis à l’arrêt en juillet 2025 par le ministère [5]. « Une mauvaise nouvelle de plus pour les étudiants », alertent conjointement l’Unef, l’association Cop1 [6] et le Secours populaire [7]. Près d’un·e étudiant·e sur deux rencontrent des difficultés à se nourrir sainement, 20 % ne mangent pas à leur faim, 34% sautent en moyenne 3 repas par semaine par manque d’argent, et 70 % consomment des produits moins chers dans les magasins discount, les épiceries solidaires (Agoraé, Linkee) et les banques alimentaires qui battent des records de fréquentation cette année.

Travailler comme sous-prolétaire pour financer ses études ou y renoncer

Le manque d’argent contraint un·e étudiant·e sur deux à travailler pour financer ses études. Ce phénomène, en constante progression, constitue l’une des principales causes d’échec à l’université. L’étude de Cop1 constate d’ailleurs que « trois étudiants sur dix ont dû renoncer à l’établissement de leur choix pour des raisons financières et un étudiant sur cinq envisage désormais de raccourcir son cursus pour les mêmes raisons » [8].

Au sein même des établissements d’enseignement supérieur, de nombreux étudiant·es contractuels travaillent en bibliothèque universitaire, ou sur des missions d’accueil, de tutorat, de soutien informatique, d’encadrement technique, d’animation des campus, etc. L’emploi étudiant est encadré par des dispositions législatives et réglementaires spécifiques (liées à leur statut d’étudiant). Politiquement, ces emplois sont présentés comme un soutien aux étudiant·es, un moyen de compenser l’insuffisance de ressources, l’opportunité de développer l’expérience professionnelle. En réalité, ils constituent l’une des formes les plus précaires d’emploi public. Les conditions de ces contrats sont révélatrices : contrats d’une durée limitée à 12 mois avec un temps de travail limité ; rémunération versée « au service fait », c’est-à-dire uniquement pour les heures réalisées, et sans mensualisation ; paiement effectué avec plusieurs mois de retard ; absence de droits accordés : pas de congés payés, pas de jours fériés rémunérés, aucune participation de l’employeur aux frais de transport, ni de droits liés aux arrêts maladie. L’université, censée être un lieu d’apprentissage et d’émancipation, devient ainsi un employeur exploitant des étudiant·es en qualité de salarié.es !

La santé mentale étudiante « grande cause nationale »

La précarité a des conséquences dramatiques sur la santé mentale étudiante. Plus de deux tiers ressentent des troubles anxieux ou dépressifs, et 65% renonceraient aux soins, malgré le dispositif gratuit Santé psy étudiant. Le Crous déplore six suicides sur les seuls mois d’août et septembre 2025. Des « chiffres effrayants » selon le ministre, Philippe Baptiste, qui propose comme remède à cette « grande cause nationale » …un portail unique pour simplifier l’accès aux soins. Autant dire rien. Encore une fois, ce sont les associations spécialisées qui prennent le relai des pouvoirs publics défaillants.

Une précarité planifiée par une politique gestionnaire

Il est clair que le gouvernement abandonne l’idée d’élever le niveau d’éducation des jeunes. Le Projet de loi de finances (PLF) 2026 vise en effet, dans ses objectifs comptables une diminution du nombre d’admis·es dans l’enseignement supérieur. Il y aurait « trop de diplômé·es », « les diplômes seraient dévalués sur le marché du travail », « le spectre du chômage hanterait les jeunes diplômé.es » (Clément Beaune, Haut-commissaire au Plan) il faudrait raccourcir la durée des études et mettre le jeune là où on pense qu’il utilisera le mieux les deniers publics pour relancer l’activité et la natalité [9] ! Sélection toujours plus féroce, pression sur les capacités d’accueil des formations, recul des investissements publics, dérégulation au profit du privé, tout est actionné pour entraver la poursuite des études supérieures, selon le dernier rapport Nos services publics [10]. Et pour les jeunes les plus vulnérables, l’État encourage d’une main le recours aux prêts étudiants et, de l’autre, coupe dans les prestations sociales [11] : gel de l’aide personnalisée au logement (APL) et sa suppression pour les étudiant·es extra-communautaires [12] (une préférence nationale sans le dire dénoncée par la CGT [13], 300 000 étudiant·es perdront leur droit) ; dérégulation des frais d’inscription et instauration de frais différenciés pour les étudiant·es internationaux (dont l’augmentation à 100 € de la taxe des visas) ; baisse des crédits « vie étudiante » du programme 231 de la Mires (- 25,6 M€), etc.

Ces évolutions sont observées dans toutes les démocraties occidentales travaillées par des mouvements réactionnaires, - au premier chef les États-Unis de Donald Trump - qui accusent l’université de retarder la fondation des familles. A l’heure où, en France, Macron restaure le service militaire, il est vraiment urgent de défendre un ESR public qui offre à tous les étudiant·es la place qu’ils et elles souhaitent, dans des conditions de vie et d’étude dignes.