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mardi 17 juin 2025

Vidéosurveillance dans l’ESR : souriez…

La vidéosurveillance est dorénavant partout : dans les lieux publics, dans la rue, dans les entreprises… et dans les universités. Drones, reconnaissance faciale, logiciels de surveillance des foules ou « d’anomalies » dans les couloirs du métro… Elle devient de plus en plus perfectionnée et potentiellement attentatoire aux libertés individuelles et collectives. Chaque « expérimentation » pousse le curseur plus loin. Un état des lieux de la vidéosurveillance à l’université semble utile.
Frederique Bey, CGT FERC Sup de l’Université de Lorraine
et
Fabien Stéfaniak, CGT FERC Sup de l’UBO et de l’ENIB de Brest

La vidéoprotection se déploie à toute vitesse dans nos établissements. S’agit-il vraiment de dissuader, de protéger ? Mais de qui, de quoi ?

Depuis quelques années, dans nos établissements d’enseignement supérieur, la vidéo-(protection)-surveillance s’est déployée à bas bruit sur nos lieux de travail. Nos présidences et directions nous le rabâchent : il s’agirait de dissuader, protéger et rechercher a posteriori les auteurs d’un « événement exceptionnel (vol, dégradation, agression) ».

Mais quels « événements exceptionnels » ont donc pu avoir lieu sur nos campus pour expliquer un tel déploiement ?

Clairement, nos établissements ne semblent pas disposer de données chiffrées recensant les atteintes aux biens et aux personnes. L’installation de caméras ne s’appuie donc sur aucune donnée objectivée, il n’y a pas de preuve d’une éventuelle hausse des atteintes aux biens et aux personnes pour justifier le renforcement de la surveillance des campus concernés par ces installations. Il n’y aura donc pas de preuve non plus de l’efficacité des dispositifs installés.

Et sur quels fondements scientifiques repose cette confiance dans les vertus de la vidéosurveillance, alors que leur inefficacité est régulièrement pointée du doigt, que ce soit dans la dissuasion ou la résolution des crimes et délits ?

Protection, dissuasion ou surveillance et contrôle ?

Dans quels cas les pouvoirs judiciaires peuvent-ils faire une demande d’images auprès de l’administration, et sur la base de quels critères cette dernière jugera-t-elle pour autoriser, ou non, la consultation des images de vidéosurveillance par les auteurs de la requête ? À quoi serviront les images des actions revendicatives du personnel et des étudiant·es que les caméras de nos campus capteront ? Nos universités sont-elles devenues des organes actifs de la surveillance des populations ?

Car dans les faits, il s’agit bien de déployer les moyens d’un contrôle poussé des personnes, au prétexte de renforcer la sécurité. On ne manque pas d’exemples internationaux pour observer ce que permet un système de vidéosurveillance en matière de répression des opposant·es politiques, ni d’exemples historiques pour nous apprendre à nous méfier de l’argument : « vous n’avez rien à craindre si vous n’avez rien à cacher ».

Technologies de surveillance et essor de l’extrême droite

Le mouvement actuel d’extrême-droitisation des pouvoirs économiques et politiques dans le monde, dont l’actualité toute récente offre des exemples particulièrement éloquents, est suffisamment préoccupant pour ne pas donner les moyens de leurs ambitions à ces apprentis autocrates, s’ils venaient à exercer le pouvoir. Comment garantir que les technologies de vidéosurveillance ne seront pas utilisées pour surveiller massivement les populations, alors même qu’il s’agit déjà de la direction actuellement empruntée ?

Que font des gouvernants qui se sentent menacés ? Ils se dotent de caméras, ils adoptent la reconnaissance faciale, ils se servent d’événements d’envergure internationale organisés sur leur territoire pour asseoir les technologies sécuritaires.

Aussi, l’argument selon lequel l’utilisation de ces technologies pour museler la société est l’apanage des seuls régimes autoritaires ou dits illibéraux ne résiste-t-il pas à l’épreuve des faits : la France et le Royaume-Uni utilisent la reconnaissance faciale au quotidien.

En matière de surveillance, pour éviter de faciliter le travail de sape de la démocratie par l’extrême droite et ses admirateurs zélés, la solution la plus simple reste de ne pas installer de caméras.

Nous déplorons que nos présidents et présidentes d’universités fassent le choix de consacrer un budget conséquent (frais d’installation, de fonctionnement, de formation...) à la soi-disant sécurité sans se poser ces questions et en enrichissant des entreprises prospérant sur la fabrique de la peur et des promesses de contrôle toujours déçues, au lieu d’améliorer réellement les conditions de travail et d’études.

Dans le concret, deux exemples

  • À l’université de Lorraine, une intersyndicale CGT FERC Sup, FSU et SUD Education a pointé qu’entre 2017 et 2023, 1.633.063 € (HT) ont été dépensés dans le cadre d’un Plan Sûreté, pour l’installation de 5 types de dispositifs : contrôle d’accès (badges), visiophonie, protections contre les risques d’intrusion (alarmes intrusion, films sûreté), restrictions physiques d’accès aux sites (clôtures, portails) et installation de caméras de surveillance (29 sites équipés ou en cours d’équipement). Fin 2023, un nouveau budget de 1.085.000 € (HT) a été voté pour la phase 2 du Plan Sûreté, dont 415.000 € (HT) alloués à la pose de nouvelles caméras de surveillance, et 327.500 € (HT) à celle de visiophones. Afin de savoir comment dépenser cet argent, l’université de Lorraine a fait appel à des cabinets d’audit : elle a ainsi, entre 2014 et 2022, fait réaliser 63 audits de sûreté par les cabinets Bis consulting et Consult security.
  • À l’université Lyon 1, un point présenté au CSA du 12 décembre 2023 mentionnait la présence de 377 caméras dans l’université. À ce jour, elles sont estimées à environ 600. Pourtant, une délibération de 2015 prévoyait d’instaurer un comité éthique sur les évolutions de la vidéosurveillance, mais il n’a jamais été créé. Entre-temps, des évolutions majeures ont eu lieu. Un projet introduit en 2022, a été finalisé en février 2025 : l’université a établi une convention de fourniture de service avec le ministère de l’intérieur afin de permettre le renvoi de trois écrans d’affichage de caméras des postes de sécurité vers un centre spécialisé de l’Intérieur. Il fut même un temps envisagé de renvoyer l’ensemble des flux vidéo de l’établissement, mais cela a été jugé trop coûteux. Ce service, baptisé « vauban », permet aux forces de l’ordre d’accéder en temps réel à ces images. Les équipements nécessaires à ce service ont été achetés par l’université, mais c’est le prestataire Apixit et les équipes de l’Intérieur qui ont configuré les équipements achetés. De nombreuses questions se posent sur l’usage d’un service sur lequel les agent·es de l’université Lyon 1 n’ont ni le contrôle ni l’accès et à propos duquel les instances n’ont pas été consultées.
    Le ministère de l’Intérieur utilise le logiciel de police prédictive « Map Revelation » de la société Angevine « Sûreté Globale » [1] ; qu’en est-il pour les images transmises par l’université ? Si la question ne peut être tranchée pour Lyon 1, la société exhibe déjà un client de l’ESR aux milieux des nombreuses institutions publiques : l’université Paris Dauphine [2].

Partout dans nos établissements, nous devons demander la suspension des travaux d’installation de la vidéosurveillance, la désactivation des caméras ou autres portiques déjà installés et la tenue de débats impliquant les personnels et les étudiant·es au sein des sites concernés et des instances représentatives de l’établissement [3]. Nos élu·es des conseils centraux et les représentant·es CGT aux CSA et dans les F3SCT doivent se saisir de cette question.


[1La police prédictive s’appuie sur des algorithmes d’analyse de foule et de comportements suspects, voir l’article.

[3Voir sur le site de la CNIL : "Les instances représentatives du personnel doivent être informées et consultées avant toute décision d’installer des caméras."