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mardi 17 juin 2025

Des universités au service de l’armée

« Bénéficiant d’outils technologiques des plus puissants, cette communauté du savoir, née avec la société industrielle, développe une intelligence inouïe que les ingénieurs s’empressent de matérialiser en applications mortifères. Ce processus que les technocrates, en bons VRP des marchands de canons, appellent « transfert » ou « valorisation », est un secret de polichinelle que les scientifiques - à de rares exceptions près – font semblant d’ignorer. » (Des treillis dans les labos, la recherche scientifique au service de l’armée – Fabrice Lamarck – Ed. Le monde à l’envers 2024)
Antoine Boulangé, CGT FERC Sup de Sorbonne Université

Cette citation illustre à juste titre ce qui se passe dans bon nombre d’universités, c’est à dire qu’une part non négligeable de la recherche scientifique est financée pour la guerre et sert à la guerre. Bien souvent, ces partenariats sont cachés, ces financements ne sont pas mis en avant. Pourtant, nombre de laboratoires universitaires ou du CNRS travaillent en fait pour l’armée.

Trois grands pôles universitaires en France ont des liens privilégiés avec l’industrie de l’armement : Paris-Saclay System@ tic, Toulouse-Bordeaux Aerospace Valley, Grenoble Minalogic. Sur ces sites, c’est un véritable « écosystème » de la guerre qui s’est mis en place, de longue date (dès la première guerre mondiale), associant industrie et recherche universitaire, au service de l’arme atomique, de l’aviation, des drones, des satellites, des missiles et de l’électronique militaire.
L’armée et les industriels disposent de moyens colossaux, qui leur permettent de financer des labos, des bourses de thèse… Il ne s’agit pas de financer seulement de la recherche appliquée mais également nombre de projets de recherche fondamentale. Ces « partenariats » ne concernent pas seulement les domaines directement liés à l’armement. Par exemple, la DGRIS (direction générale des relations internationales et de la stratégie, du ministère de la défense) a un programme intitulé « Pacte enseignement supérieur » qui finance des projets en sciences humaines et sociales. L’armée finance ainsi le programme GEODE à Paris 8 en « géopolitique de la datasphère » ou un projet à Lyon 3 sur « l’interconnexion des fonctions stratégiques hautes (puissance aérienne, espace, nucléaire, défense anti-missiles) : conséquences politiques et opérationnelles des couplages capacitaires de haute intensité dans les espaces homogènes ».

Ces partenariats se mettent en place dans des domaines très variés. En 2022, c’est la formation universitaire des enseignant·es, avec le réseau des Inspé, qui organisait une journée de « Formation de formateurs » à l’état major des armées sur le thème « Enseigner la défense et penser les crises militaires avec les élèves ». Ainsi de plus en plus de militaires interviennent directement dans les Inspé afin que l’école devienne un relais du bourrage de crâne militariste des enfants dès le plus jeune âge, comme au temps des « bataillons scolaires » qui ont précédé la première guerre mondiale.

L’exemple de Sorbonne Université (SU) est édifiant des liens entre l’université et l’armement. Alors que l’université affiche promouvoir « valeurs humanistes et universalistes » à longueur de temps, elle a de nombreux partenariats avec l’industrie de l’armement.

En janvier 2024, au moment même où les drones de Safran sont utilisés par l’armée israélienne, SU invite l’entreprise pour « une conférence enrichissante », offrant « aux étudiants une occasion précieuse d’explorer différentes orientations professionnelles et de recevoir des conseils d’experts dans le domaine de l’ingénierie ». Depuis 2014, SU a un « partenariat d’exception » avec Safran, proposant des bourses de 10 000€ à quelques étudiant·es, sur critères sociaux : « une véritable réponse face à la « ségrégation sociale » creusée tout au long du parcours scolaire », selon l’université. Or, cette bourse est réservée à 4 étudiant·es par an, ce qui constitue une bien maigre réponse à la diminution du taux de boursiers dans les plus hauts niveaux d’études – et montre l’hypocrisie de SU. Safran collabore aussi étroitement avec le département de formation doctorale, qui propose des visites de l’entreprise, et la promeut comme un avenir souhaitable pour les futurs docteur·es. La présidente du CA de Polytech, une école d’ingénieur·es interne à SU, est une représentante de Safran Défense. Safran Défense, spécialisé dans les drones et missiles militaires, a également de nombreux partenariats avec le CNRS, Polytechnique (elle-même une école militaire).
Quant à Thales – entreprise dont la moitié des revenus provient de l’armement, et qui a de nombreuses collaborations dans le domaine militaire avec l’état d’Israël - l’université mène un travail de recherche conjoint avec cette entreprise : un laboratoire commun est vanté dans la page web de SU dédiée aux entreprises partenaires. À SU Abu Dhabi, une chaire de recherche industrielle en intelligence artificielle a été mise en place depuis 2020, en collaboration avec Thales. Le partenariat de l’université avec Abu Dhabi est d’ailleurs piloté au plus haut niveau de l’État (le cabinet de la présidence de la république), car en plus d’être un bon client de l’industrie militaire française, deux bases militaires françaises sont localisées dans cette « pétro-monarchie » du Golfe Persique. Thales finance aussi en grande partie le SCAI (Sorbonne Center for Artificial Intelligence), institut faisant partie de l’Alliance Sorbonne, et dont l’objectif est de renforcer les liens entre les entreprises, et la recherche et la formation.

Dassault aviation, producteur du Rafale, a également des partenariats avec cette université. Ceux-ci peuvent être très variés puisque Dassault System a également un partenariat avec Paris 1 dans le Master « Développement des ressources humaines et droit social »…

Depuis octobre 2023 et la guerre à Gaza, dans de nombreuses universités (Paris 1, Strasbourg, Sciences Po, SU…), des étudiant·es se mobilisent pour dénoncer ces partenariats. Cela doit nous aider à faire prendre conscience à nos collègues que la recherche et l’université ne sont pas neutres. Il ne s’agit pas de stigmatiser celles et ceux qui travaillent dans ces programmes. Vu la baisse des financements publics, l’armée et l’industrie profitent de la situation pour « compenser » ces manques de financement, on ne leur laisse pas trop le choix. Par contre, il est urgent qu’une prise de conscience se fasse à l’université des conséquences de cette situation sur notre travail. À nous de reprendre le contrôle, demander la transparence sur tous ces financements mortifères et lutter collectivement pour qu’une autre recherche, une autre université, au service de la paix se mettent en place. Rappelons-nous les paroles d’Hannah Arendt qui dénonçait dès les années 30 « la banalité du mal ». Sortons la tête du sable pour cesser ces partenariats inacceptables.