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De quoi la « neutralité » à AMU est-elle le nom ? Ou la neutralité à géométrie variable d’Aix-Marseille Université
Lors de plusieurs tentatives récentes d’organisation d’événements intellectuels ou scientifiques un tant soit peu critiques, un même argument nous est opposé à Aix-Marseille Université : celui de la « neutralité ». Présentée comme un principe intangible, cette neutralité servirait à protéger l’institution de toute prise de position politique. Mais à y regarder de près, cet argument nous apparaît moins comme une exigence de principe que comme un outil de sélection idéologique.
Le refus récent de la faculté de droit d’accueillir Gabriel Zucman en est une illustration frappante. Économiste de renommée internationale, G. Zucman développe des analyses fondées sur des méthodes rigoureuses, des données empiriques solides et des publications scientifiques reconnues. Ses travaux sur l’évasion fiscale et les inégalités économiques relèvent pleinement de la recherche académique. Les disqualifier au nom de la neutralité revient à considérer que toute recherche produisant des résultats aux implications politiques n’aurait pas sa place à l’université.
Pourtant, dans le même temps, AMU a accueilli en octobre Rodolphe Saadé, PDG de CMA-CGM, acteur central du capitalisme mondialisé et proche du pouvoir exécutif, notamment d’Emmanuel Macron. Ses interventions ne relèvent pas de la recherche scientifique, mais d’une position de pouvoir économique et politique clairement située. Curieusement, aucune exigence de neutralité ne semble alors s’appliquer. Cette asymétrie interpelle.
En outre, cette lecture restrictive de la neutralité a déjà été désavouée juridiquement. Fin 2024, le juge des référés du Tribunal administratif de Marseille a suspendu une décision d’AMU refusant la mise à disposition d’une salle à l’organisation Le Poing Levé. Le tribunal rappelle explicitement que : « La circonstance que l’ordre du jour de la réunion porte en partie sur les situations politique et internationale n’a pas pour effet d’excéder le cadre des missions d’un établissement d’enseignement supérieur et ne constitue pas un manquement à l’impératif d’indépendance énoncé à l’article L. 141-6 du code de l’éducation. »
Le juge écarte également l’argument récurrent de risques de troubles à l’ordre public ou de perturbation du fonctionnement de l’université, estimant qu’ils ne sont pas « avérés ». Il conclut que le refus opposé par AMU porte une atteinte grave et manifestement illégale aux libertés fondamentales que sont les libertés d’expression et de réunion.
Ce jugement est clair : aborder des enjeux politiques, économiques ou internationaux ne sort pas du cadre des missions de l’université. Faire de la neutralité un principe de restriction du débat constitue alors selon nous non seulement une erreur intellectuelle, mais aussi un contre-sens juridique, et une position politique. La prétendue neutralité ne saurait donc fonder des interdictions discrétionnaires ou une censure préalable d’événements scientifiques ou intellectuels.
Dès lors, la question n’est plus de savoir si l’université doit être neutre, mais ce qu’elle choisit de neutraliser. En pratique, force est de constater que la neutralité s’exerce surtout contre les savoirs les plus critiques, les collectifs étudiants et les chercheurs dont les travaux interrogent directement les rapports de pouvoir et les inégalités et qu’à l’inverse, il en est fait peu de cas lorsqu’il s’agit de donner une tribune à des acteurs économiques dominants.
Cette neutralité à géométrie variable ne protège ni l’université ni la liberté académique. Elle contribue au contraire à dépolitiser sélectivement le débat, en rendant invisibles les influences des groupes dominants tout en disqualifiant celles et ceux qui les analysent. Une université véritablement fidèle à ses missions ne craint pas la controverse scientifique ; elle l’organise.
Nous demandons en conséquence à la direction d’Aix-Marseille Université de mettre fin à toute restriction injustifiée à l’organisation d’événements académiques relevant pleinement des missions de l’université. Cette exigence procède d’un attachement à l’État de droit, aux libertés académiques et à l’idée même d’université : une institution publique ne sélectionne pas les savoirs en fonction de leur conformité aux intérêts dominants, elle garantit les conditions de leur confrontation libre, pluraliste et rigoureuse.
Signataires : 2ESR 13-CNT ; CFDT amU ; CGT Ferc Sup amU ; Snesup FSU amU ; Sud Education amU